Appareil photo Plume et encrier

5 novembre 2009

Je me réveille en pleine nuit après à peine deux heures de sommeil, avec une belle crampe dans mon bas ventre. Tiens, me dis-je c’est différent des autres sensations que j’ai pu avoir jusque là. Je vais regarder l’heure peut-être que c’est une contraction.

0311

Bon il parait qu’entre la première contraction et le vrai travail il peut se passer plusieurs jours, je décide donc de me rendormir.

0329

Aïe ! Déjà ! J’aurais bien dormi encore un peu… Après tout c’est peut-être juste un avertissement de mon corps pour me dire que je me suis couchée trop tard et qu’il faut que je fasse attention… Allez… je tente encore de retourner dans les bras de Morphée.

0346

Bon cette fois, je pense que c’est pour aujourd’hui… mais seul le temps pourra me dire quand exactement. Puisque c’est comme ça je vais aller aux toilettes et puis me poser dans le canapé. Parti comme ça m’en à l’air, je ne vais plus pouvoir dormir du tout. Je crois bien que le bouchon muqueux ou un bout vient de partir, je sais enfin à quoi cela ressemble.

0355

Et bien il ne me reste plus qu’à patienter. Isabelle, la sage femme, m’a bien dit : - Pendant deux heure des contractions toutes les 5 minutes et là tu m’appelles. Avant ça ne sert à rien !

0403

Et dire que hier soir je disais encore à Chouchou : - ça doit être horrible de se faire réveiller en pleine nuit par une contraction ! Parfois je crois que j’ignore à quel point je suis comique !

0409

Ça c’est une petite… ça compte ou non ? bon je note quand même, de toutes façons je n’ai rien d’autre à faire.

0411

Hé ! ça fait une heure que j’ai des contractions… Je trouve que cela passe encore assez vite ! Étonnamment…

0421

C’est marrant, c’est un peu plus désagréable que ce que je pensais… Enfin marrant… c’est moi la marrante dans cette histoire !

0427

Bon je suis contente, j’ai déjà fait caca. Ça devrait m’éviter de le faire pendant l’accouchement. Enfin, c’est ce que je crois.

0433

Je vais aller prendre une couverture, parce que je trouve qu’il fait un peu frisquet au salon. Bon peut-être aussi que je ne suis pas au top de ma forme.

0439

J’ai par mégarde réveillé Chouchou, qui s’est empressé de savoir comment j’allais. J’ai essayé de lui répondre le plus sereinement possible que ça allait, mais que le travail avait commencé.
« Est-ce que je peux faire quelque chose ? » demande-t-il le plus gentiment du monde.
« Dormir pour l’instant, je t’appellerai certainement plus tard. »

0444

Je note patiemment toutes les contractions et j’attends impatiemment (contradiction ?) d’avoir une suite ininterrompue de ces choses toutes les 5 minutes. Mais pour l’instant je n’y suis pas encore.

0449

Et dire que cela peut durer pendant des heures et des heures…. Et que c’est de plus en plus fort… pas très cool !

0456

Pfffffff…pfff…pffff on respire comme on peut pour éviter de se crisper et d’amplifier la douleur de la contraction… mais c’est pas toujours facile.

0503

Une petite pensée pour cette bécasse de Séverine (pendant la contraction on est un peu moins polie que le reste du temps) la sage (laissez-moi rire)-femme que j’avais avant Isabelle.

05??

Me suis absentée pour aller chercher un verre de sirop. Qui n’est pas bon de toutes façons ! (Je déconseille le sirop à la pastèque de chez Aligro. Beurk!)

0518

Non, parce que La Bécasse m’a fait m’assoir sur une boule en caoutchouc avec des pointes et m’a demandé ce que je ressentais. Quand je lui ai dit que cela me faisait mal, elle m’a demandé de lui raconter la douleur. De lui dire comment ça faisait mal. Un peu pervers vous ne trouvez-pas?

0521

Bon, c’est à ce moment que je suis obligée d’avouer que la bécasse c’est moi dans le fond. De un j’ai accepté un moment de jouer à son jeu et de deux pendant un mois j’ai répété à Chouchou que selon moi elle était parfaite pour la naissance de Léo, mais qu’elle me faisait peur pour mon accouchement.

0526

Si elle n’était pas parfaite pour moi elle ne pouvait l’être pour Léo ! C’est d’une logique implacable maintenant. Mais je crois que je doutais de pouvoir trouver quelqu’un de parfait pour cet événement. Encore une fois mon manque de confiance m’a joué des tours…

0530

Plus de deux heures que ces contractions vont et viennent dans mon corps… je tiens le coup vaillamment, mais je serre encore les dents face à ce que je crois être le plus pénible de l’accouchement.

0535

Bon Dieu j’ai envie de vomir toutes les 5 minutes ce que c’est chiant !

0540

Le lever du jour pointe son nez… ça fait du bien ! J’ai l’impression qu’il me rafraichit les idées en même temps qu’il fait émerger de l’obscurité la silhouette des montages.

0544

C’est impressionnant, la douleur arrive du plus profond de mon être. Comme d’une partie oubliée de mon âme. Et je la sens arriver comme j’entendrais arriver un monstre… qui une fois à ma hauteur m’arracherait le bas-ventre avec ses doigts crochus !

0548

Mais dans toute cette histoire j’en oublie (peut-être volontairement) le principal intéressé… :… Léo

0551

Je crois être une trouillarde, parce que je préfère penser à cette douleur et essayer de la gérer, l’accepter plutôt que de penser au Bébé, qui à l’intérieur de mon corps supporte une douleur bien pire que la mienne.

0556

Vous voulez que je vous dise… A ce moment là, j’ai honte de moi. Honte d’avoir voulu un enfant et de lui faire subir ce qu’il doit subir maintenant et en plus il parait que plus le temps passe et plus c’est dur pour lui…

0601

Comment peut-on être aussi égoïste pour vouloir un enfant et lui infliger une telle expérience… Tout ça pour quoi ? Et bien j’en sais rien… je ne sais pas ce que c’est qu’une mère et quel rôle elle doit avoir.

0606

Je ne la sens même pas à l’intérieur de moi. Connerie que cette histoire d’instinct maternel !!! Moi, j’y comprends rien à ces conneries. J’ai juste l’impression d’être une tortionnaire torturée…

0611

J’en ai marre de souffrir et de ruminer toute seule… faut que je fasse chier quelqu’un sinon je vais péter un plomb. Du coup, contrairement à mon but initial qui était de laisser Chouchou dormir jusqu’au dernier moment, sachant bien que j’aurais bien besoin d’un soutien de quelqu’un de reposé plus tard. Et bien j’appelle Damien.

0617

Il prend la relève pour noter les contractions. Je lui fais un bref exposé de mes notes, de mes réflexions, de mes interrogations.

0623

« Regarde Chouchou, cela va faire bientôt deux heure que l’espacement entre chaque contraction navigue entre 7 et 4 minutes. Peut-être qu’on pourrait appeler Isabelle, non ? »

0627

La demande était sans cœur, toujours la peur de déranger… sans compter qu’elle avait été très clair « …si les contractions sont en dents de scie cela ne sert à rien de m’appeler ! » Entre 4 et 7 ça s’appelle en dent de scie ? Ou il faut peut-être plus de différence pour porter ce nom… Bref on va attendre encore.

0631

Cet homme est un amour… il va me chercher un verre de jus de pêche (que je ne boirais qu’en rentrant le soir d’ailleurs, parce qu’avec l’envie de vomir qui ne me lâche pas finalement je ne peux rien avaler).

0635

Plus de trois heures de contractions… qu’est-ce que je ne donnerais pas pour dormir.

0640

Ce Trésor d’Homme fait la navette entre le salon et la salle de bain avec la lavette bien chaude pour qu’en l’appliquant sur mon ventre cela calme la douleur.

0643

Je fais part à Chouchou d’une liste de dernières minutes de choses à faire et à prendre. Il s’empresse d’organiser tout cela avec bonne humeur. Bonne humeur qui est un réel rayon de soleil entre deux contractions.

0643

A propos de soleil… Il a fait son apparition sur les montagnes enneigées en face du canapé. Et, bien que la brume envahisse doucement mon esprit, je me souviens d’un fabuleux lever de soleil, d’une douceur incomparable... Peut-être est-ce à ce moment là que je pris conscience que ce jour allait me changer et changer ma vie à tout jamais et que passé cette date aucun pas en arrière ne serait possible….

0646

« Et maintenant on tient nos deux heures de 5 minutes ?? » Mais non toujours pas. Mon corps n’a pas de chrono et il s’en tape complètement !

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Bon alors on va tenter un bon bain chaud pour apaiser mon pauvre corps qui commence à en pâtir correctement. Damien s’occupe de tout comme à son habitude il est merveilleux.

0651

Et dire que cette dernière semaine je commençais à trouver pesant le fait d’être enceinte et que je voulais retrouver mon corps de femme séductrice… et bien là finalement je pourrais peut-être bien le porter dans mon corps jusqu’à la fin de ma vie ce petit d’homme, non ? A cette question, je dirais oui… surtout que je ne sais pas quand sera la fin de ma vie… peut-être bien aujourd’hui pendant une contraction…

0654

La brume est là, les souvenirs s’estompent… il ne reste plus que l’attente de la prochaine crampe…

0659

Mais quel bonheur ce bain moussant préparé avec amour par l’homme le plus parfait de la création.

0706

Une accalmie de 7 minutes une bénédiction !!!

0713

Encore 7 minutes mais je suis bénie !! Et pourtant, plus les contractions s’éloigne et plus l’aboutissement aussi… et plus elles se rapprochent, plus c’est dur, plus le bout du tunnel se rapproche aussi. Fabuleux paradoxe !! On a envie que ça se termine rapidement, donc des contractions de plus en plus fortes et proches les unes des autres, mais en même temps on souhaite une accalmie, une pause… qu’une de ses fichues contractions nous oublie un moment.

0719

Une lavette d’eau chaude sur le ventre (car il sort irrémédiablement de l’eau du bain), et tout le corps dans cette eau bien chaude… j’essaie de me détendre un max… fontaine de jouvence et de bénédiction pendant encore 7 minutes de répits.

0724

La baignoire étant très petite et les contractions, bien qu’étant assez espacées, sont de plus en plus fortes. Je décide donc de sortir du bain et de retourner sur le canapé.

0728

Plus aucune position ne me soulage. J’ai envie de m’assoir et pourtant j’ai trop mal pour rester assise. Je me couche mais ça ne marche pas non plus et la douleur est forte. Debout on oublie complètement aussi !

0732

Et dire qu’une âme est en train de faire son chemin d’initiation pour s’incarner. Qu’un fragment de Dieu est dans mon corps et va le traverser. Qu’il m’a choisie pour mère et qu’il me fait l’immense honneur de venir partager un bout de chemin. C’est merveilleux, non ? Et bien vous voulez que je vous dise ? Je voudrais bien pouvoir dire que j’ai pensé à ça et à la bénédiction que cela pouvait m’apporter. Mais je suis obligée d’avouer que l’esprit embrumé que j’avais, appréhendant chaque contraction à l’avance, je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour tenir bon. Et que malheureusement pour moi, ce genre de merveilleuse pensée, j’en étais loin.

0737

Comment dire que je faisais tout à l’envers… pendant l’accalmie je me crispais complètement à l’idée qu’une nouvelle contraction ne débarque. En quand la vague d’affliction pointait son nez à l’horizon de mes entrailles, je me disais « Non, non, pas encore une… » Résultat : j’avais mal tout le temps que ce soit dû à la contraction ou à mon mental que je laissais s’emballer comme une carriole sans conducteur.

0742

On va attendre 8h pour téléphoner c’est plus raisonnable comme heure pour déranger les gens. Ce serait une bonne idée que je me guérisse un peu de cette peur de déranger cela ne me ferait que du bien ! Surtout que je m’étais déjà dit à quelques reprises que si cela s’était passé durant l’après-midi je lui aurais certainement téléphoné bien plus tôt pour être sûre de ce que je faisais.

0747

Avez-vous une idée d’à quel point 5 minutes c’est court quand on a peur. Et d’à quel point la peur amplifie les sensations désagréables qui accompagnent les contractions ?!

0751

A ce stade, je ne suis même pas sûre que j’arrive encore à réfléchir… je commence à me tordre sur le canapé.

0758

Comme ça me parait loin 0311… les premières contractions, le lever du jour, celui du soleil, les discussions entre deux contractions avec Damien… Était-ce vraiment dans cette vie?

0801

Le salon ressemble à un champ de bataille… Un linge qui traine par terre au cas ou je vomis, la couverture sur le canapé que j’ai à moitié arrachée pendant une contraction, le duvet qui devait me tenir chaud pendant les premières contractions, les coussins éparpillés dans toute la pièce, et je passe les détails.

0805

Une contraction c’est comme un incendie qui débarque d’un pays lointain qui n’appartient qu’à toi. D’abord tu vois la fumée derrière les montagnes. Puis tu vois la lumière du feu se refléter dans le ciel orageux. Ensuite tu vois pointer les flammes, juste au dessus des crêtes.

0810

Et là tu sens la chaleur t’envahir. Bon Dieu ce qu’il fait chaud…. J’irais bien me rouler dans la neige ! Et finalement c’est tout ton corps qui brûle. Tout à l’intérieur n’est que bûche, flammes et désolation !

0814

Bon cette fois c’est décidé Chouchou téléphone à Isabelle. Elle ne répond pas, mais rappelle dans la minute qui suit. Il lui explique la situation, les contractions, l’espacement et tout et tout. « OK ! Rendez vous dans une heure !» lui dit-elle.

0818

J’ai essayé de convaincre Damien de juste me passer une couverture sur le dos. Parce que je ne me sentais pas du tout de m’habiller. Moi, je veux juste qu’on me libère, le reste j’en ai rien à cirer !! D’ailleurs à bien y réfléchir je traverserais le pays à poil pour qu’on me libère.

0823

Damien se prépare et reprend quelques forces. Il doit sentir au fond de lui qu’il en aura bien besoin et que la journée ne sera pas de tout repos. Malheureusement, le temps passant les contractions me font de plus en plus mal. J’ai le bas du dos qui tire, c’est horrible ! Je ne me sens plus de bouger d’un centimètre, je suis juste bonne à gémir et à me tortiller dans le canapé.

0840

Damien retéléphone à Isabelle sur ma demande pour lui demander de venir à la maison….

Moi bouger ?? moi ??? Nan tu déconnes !!

Négatif… Il faut que nous descendions coute que coute ! Bon d’accord, s’il le faut… j’ai envie d’être avec quelqu’un qui s’y connait qu’on puisse me rassurer!

0844

Le téléphone sonne. Isabelle veut me parler. Mince va falloir que je parle, ce n’est pas possible ça ! Faire des phrases et tout et tout… !!! nan !!!! Bon d’accord….

Rien que d’entendre sa voix, je me sens un peu mieux.

« Salut ma Belle ! N’oublie pas de respirer… c’est très important respire très profondément ! »

« D’accord… aaaaïïïïïeee…. Ppff-ff-ff-fffff-fff-ffff »

« Oui, c’est bien continue comme ça ! Et surtout ne te crispe pas… détend toi !

« D’accord…. Pfff-ffff-ffff »

« Suis la contraction. Ne la fuis pas »

« D’accord »

« Et pense à ton bébé, ce n’est pas facile pour lui non plus tu sais. »

« D’accord » (Ouais c’était pas trop le moment pour tailler une bavette !)

« Et si jamais cela peut te soulager mets-toi à quatre pattes, des fois ça apaise ! »

« D’accord »

« Continue comme ça ma Belle et on se voit dans un moment. Ok ? »

… je vous laisse deviner ma réponse…

Entre deux contractions, Damien m’aide patiemment à m’habiller, puis me laisse un moment pour aller chercher la voiture et l’amener devant la maison afin d’éviter que j’aie trop à marcher. (Ouais je sais c’est un amour de Chouchou !!)

Mais il met plus de temps que normalement… Entre la douleur et la brume, j’ai une lueur de lucidité. Le jour d’avant nous étions passés au garage pour mettre les pneus d’hivers… donc les roues d’été sont toujours dans la voiture. Il est certainement en train de les enlever.

Il revient me mets ma jolie écharpe autour du cou et la veste sur les épaules. Quel bonheur le froid qu’il fait dehors… pour moi il faisait une température infernale à l’intérieur.

Quand j’arrive vers la voiture, j’entre-ouvre les yeux et m’aperçois qu’elle était couverte de givre et que Chouchou a dû tout gratter. J’arrive du coté passager et je regarde le siège perplexe… je ne vais jamais tenir à quatre pattes devant. Du coup Damien ouvre le coffre et moi ni une ni deux me monte à quatre pattes sur les roues d’été.

J’entends vaguement qu’il échange quelques mots avec une dame. J’en déduis que cela doit être la voisine du dessus « les planchers sont très minces ont entend facilement ce qu’il se passe chez nos voisins » Et avec le cirque que j’ai du tenir, cela ne m’étonne pas qu’elle m’ait entendu.

Nous partons enfin. Dans le genre inconfortable, je vous promets que de descendre un col à quatre pattes sur des roues avec des contractions toutes les 3 minutes ce n’est pas top !!!

Cette douleur dans le bas du dos… on dirait que quelqu’un me donne des coups de batte de base ball. C’est horrible ! Mais bon… même si je pouvais me casser en courant, ce qui n’est pas le cas, la douleur me suivrait partout.

Heureusement, cette brume m’enveloppe, ce qui fait que pour une fois dans ma vie, je n’en ai rien à foutre du reste de la planète. Ils peuvent tous crever que de toutes façons je ne peux rien faire pour eux ! Moi, je dis cela… ? Et bien comme quoi les choses changent avec le temps.

« Tu es une vrai Reine Lionne ! » Hein ? On me parle ? Ça pour rugir, je rugis depuis ce matin. J’ai juste pu répondre à Damien par « Putain fait chaud !! Ouvre la fenêtre !».

Le trajet me semble interminable, mais je crois que l’on vient juste de partir. Je n’ose ouvrir les yeux de peur d’être déçue, voire désespérée, en voyant où on en est. Alors je garde les yeux fermés.

« Ferme la fenêtre ! » « J’aime bien quand tu es clair dans tes demandes comme ça ! » C’est un sacré rigolo Chouchou !

« Ne fuis pas…. Suis la contraction… accompagne-la »… ça résonne dans ma tête…

Je sens l’incendie arriver et tout dévaster sur son trajet !

« Accompagne la contraction… »

Ok, je vais essayer. Et là, je fonce dans ce brasier de douleur et d’un coup une immense envie incontournable de pousser m’assaille. Alors j’accompagne la contraction et je pousse. Je revois des scènes de film où on entend une sage-femme dire à la femme en train d’accoucher : « Non pas encore ou le bébé va s’écraser sur le col de l’utérus !!! » Alors là, je culpabilise un moment et puis je me dis qu’il faut que je me fasse confiance et l’envie de pousser est tellement forte que je ne peux lutter !

Damien me demande de lui dire quand j’ai une contraction… ça va une fois, deux fois… et puis flûte… de toutes façons il m’entendra quand elles seront là.

Pousser, respirer et se détendre… J’essaie de me répéter un petit mantra pour m’aider mais quand viennent les contractions, je ne me rappelle comment je m’appelle, alors vous pensez bien que le mantra…. Cacahuète !

Alors je rugis, c’est tout ce que je sais faire. Et puis pousser aussi… ça fait tellement de bien de pousser, ça soulage le dos, le ventre et mon âme aussi ! Alors advienne que pourra, maintenant je pousse et si je dois accoucher dans la voiture, ainsi soit-il !

« On arrive bientôt ! Tu es très courageuse ! Bravo Petite Chérie ! » Ce à quoi j’ai du répondre un truc du style : « AAARGGHH !!! HMMHMHMMH !!! »

0905

« Plus que deux rond-point et on y est ! »… Yesss !!! Qu’est-ce que cela me fait plaisir ! On va enfin pouvoir me dire où j’en suis dans cette histoire. Et surtout si tout va bien pour tout le monde !!

Damien arrête la voiture et ouvre le coffre. J’attends quelques secondes la fin de la contraction pour descendre. Quel bonheur de sortir de là ! Je ne ressemble à rien… un reste de maquillage de la veille fait de moi un panda. La chaleur infernale de la fournaise des contractions fait que je dégouline de partout. M’en fous celui qui n’est pas content, je lui fais ressentir le dixième de ce que je ressens !

J’entends la voix d’Isabelle venue m’accueillir sur le parking. Je me risque à ouvrir un œil. Tiens fait jour et c’est tout ensoleillé. De toutes façons, je sais plus qui je suis, sur quelle planète je suis ! Tout ce que je sais c’est qu’il faut que je pousse… Pousse ou crève……….

« A combien son les contractions ? »

« Toutes les 3 minutes »

Damien va parquer la voiture.

Isabelle m’enlève mes chaussures, ma veste et mon écharpe.

Contraction. Elle me met à quatre.

« Tu pousses-là ? »

« Oui »

« Ok »

« Je veux aller dans la pièce d’à coté ! »

« On attend la fin de la contraction et après on y va .»

On arrive dans la salle d’à coté. Damien nous rejoint. Ils me déshabillent.

Elle place la machine pour écouter le cœur du bébé. Ouff tout va bien. Je suis dilatée à fond, j’ai donc bien fait de pousser… J’aime avoir raison.

Allongée, à quatre pattes, accroupie, prosternée, toutes les positions sont bonnes pour pousser.

Je pousse, je pousse, je pousse, j’ai l’impression que rien n’y fait.

Le rythme cardiaque du bébé faiblit à vu d’œil. Isabelle n’aime pas ça du tout.

On rechange de position, je dois pousser plus fort, mais je ne suis pas sûre que cela est possible. Je suis épuisée. J’aimerais qu’on me laisse tranquille.

Le cœur du bébé ne remonte pas et stagne. C’est très mauvais…

«Allez Sylvia! Maintenant tu y vas-tu pousse, tu pousses, tu donnes tout ce que tu as!»

J’essaie une poignée de fois, et puis je me rends à l’évidence :

« Je… j’y arriverai pas…. »

« Pourquoi tu dis ça ? »

« Je sais pas. »

« On va la mettre à quatre pattes, Damien donne moi un coup de main. »

« Maintenant, je veux t’entendre crier et pousser à chaque contraction… »

Je lâche et je laisse tomber… je ne suis même plus sûre de savoir quand j’ai une contraction, je suis épuisée, je n’ai plus la force de rien…

Mais cette envie de pousser est trop puissante… Alors je pousse, je pousse tout ce que je peux.

« Plus fort, je n’entends rien… pousse… crie… ! »

Comment est-ce possible qu’ils ne sachent pas quand une contraction est là ? Tout l’univers devient insupportable, la douleur fait bouger les murs et eux, ils ne savent pas… C’est hallucinant !

Bon ils veulent que je crie alors je vais crier !

Là j’entends un homme qui crie avec moi et aussi fort que moi. Je me dis que cela dois être Damien qui m’encourage. De toute façon, il n’y a pas d’autre homme ici.

Dernier changement de position, sur le dos, en travers du lit, jambes repliées.

J’entends Isabelle dire : « Il vient en postérieur. » Et je me dis que ce n’est pas possible qu’il arrive par le siège, il était bien la tête engagée 3 jours plus tôt.

« Là ma belle, il va falloir que tu t’énerves, que tu donnes tout ce que tu as ! POUSSE !! »

Alors là, je m’accroche aux barreaux du lit, et je pousse ! Pousse ou crève… ?? Et bien je vais d’abord pousser et on verra pour le reste plus tard.

Alors je pousse et je relâche. Quand je relâche, je sens le bébé qui était sorti un petit bout, rentrer.

Comme c’est désespérant, de le sentir remonter dans l’utérus alors que je fais tout ce que je peux pour le sortir.

Alors, plus ou moins inconsciemment, j’ai une dernière idée… Je vais aller chercher une vielle rage au fond de moi. Sans savoir sur quoi elle est bâtie, je sais qu’elle empêcherait quiconque de me faire faire quelques choses que je n’ai pas envie de faire. C’est elle qui a parfois décuplé ma force, lors de certains événements. Elle me ferait peut-être même tuer quelqu’un si elle restait trop longtemps présente à la surface de ma personnalité. Mais, dans une occasion telle que celle-ci, peut être salvatrice et donner la vie au lieu de la reprendre.

Alors, je rage !

Je pousse… d’une telle force que le bébé devrait se retrouver encastrer dans le mur… enfin c’est l’impression que j’ai. Selon mes pronostiques les barreaux du lit devraient se plier comme du beurre dans moins de deux minutes.

« Je vois, la tête ! tu veux toucher la tête de ton bébé ? »

« Non. »

Je pousse. Je rage.

« La tête est passée ! Encore un peu de courage et c’est fini ! Tu veux toucher ton bébé ? »

« Non ».

Je crie, je rage, je pousse… ça brûle !!!

« Ça y est ! »

«Il est là ? C’est fini ? J’ai réussi?»

« Oui, tu as réussi !»

Qu’est ce qu’il fait bon frais ! C’est impressionnant.

En une fraction de seconde je passe de l’enfer au paradis.

Je respire calmement… tout est fini… je me sens bien et même mieux.

J’ai déjà commencé à oublier la douleur, mais le bonheur prend de l’ampleur à chaque seconde qui s’écoule.

Y a-t-il un rayon de soleil dans la pièce ? Je n’en sais rien. Mais je trouve que c’est une journée merveilleuse pour naître. N’est-ce pas Léo ? Ou peut-être est-ce plutôt ma naissance ?

Je vois Isabelle qui finit de sortir quelque chose plein de sang de mon corps. Une dernière griffure en sortant les pieds de ce petit d’homme et le tour est joué.

Je sens le cordon ombilical me chatouiller le vagin en sortant. C’est rigolo !

Me voilà, avec un petit corps tout chaud et tout humide sur la poitrine.

Que doit-on faire dans ces cas là ?

Je me risque à poser une main sur lui.

Il pleure… je crois qu’il a peur.

Et moi qui suis tellement épuisée, je ne sais que faire. Je n’ose pas appuyer trop fort avec ma main. Comme si j’allais lui faire mal. Sans même imaginer la pression qu’il a subi de mon utérus.

Damien pose aussi sa main sur lui. Et voilà, nous sommes parents…

«Il faut lui parler, le rassurer un peu ce bébé!»

« Dans ma tête ça va aussi ? »

Tout les mots me semblent dérisoires. Alors je me contente de ressentir de la paix en pensant à Léo.

Qu’aurais-je bien pu dire? Salut Léo ça boom? Comment s’est passé ton voyage pas trop inconfortable j’espère? Bon on va casser un peu la croute tu dois avoir la dalle et moi aussi ?

Que dit-on dans ces cas là ?

Alors c’est cela ? J’y comprends rien pour changer. Je crois d’ailleurs que je n’ai jamais rien compris à la vie… ou qu’en tout cas je n’ai jamais réussi à la voir comme le commun des mortels.

Lorsque le cordon cesse de battre, Isabelle invite Damien à le couper.

Combien de temps cela a-t-il duré ? ça je n’en sais rien. Peut-être 5 minutes peut-être une heure. Depuis cette nuit j’ai perdu les derniers liens avec une éventuelle logique de temps dans la vie. Je vis maintenant hors du temps et je laisse le soin d’arriver à l’heure ou en retard à ceux qui comprennent ce que cela peut bien vouloir dire. Moi, je suis peut-être bien devenue immortelle depuis aujourd’hui.

Le placenta sort. J’ai l’impression d’accoucher d’une méduse bien gluante. C’est presque agréable.

Je m’allonge sur le coté et on met Léo au sein.